Presse - Rencontre - Yoyo Maeght

Yoyo Maeght. Petite-fille d’Aimé et Marguerite Maeght, elle défend la mémoire de ses aïeuls à travers un livre et des conférences, et souhaite que la Fondation Maeght retrouve son esprit d’origine.

 
 
Les 50 ans de la fondation Maeght, fêtés l’année dernière ? Ce fut sans doute l’une de ses plus ferventes animatrices. En 2010, suite à un différend familial, Yoyo Maeght, a démissionné de l’institution créée par ses grands-parents sur les hauteurs de Saint-Paul de-Vence.
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"Je ne comprends pas que mon père et ma sœur Isabelle n’aient pas saisi qui était mon grand-père. Pour ce cinquantenaire, il aurait dû y avoir une exposition démente. Je l’avais proposée il y a sept ans."
Entendez par là du calibre de celles organisées entre 1969 et 2005 par Jean-Louis Prat… Le rôle de la fondation n’est pas de faire ce qui est facile, c’est-à-dire ce qui est dans l’air du temps. Lorsque Jean-Louis programmait Bacon et Freud, on ne jurait à cette époque que par les installations, la vidéo et les performances. La peinture était négligée. Il fallait oser opérer ce type de choix. Comme le jour où Aimé Maeght a accueilli dans sa galerie un sculpteur dont personne ne voulait…
Alberto Giacometti a refusé de participer à une exposition sur le surréalisme que mon grand-père a organisée en 1947. Il ne voulait plus être associé à ce mouvement, ce qu’a compris Papy, qui savait qu’Alberto était le plus grand. Alors même que Pierre Loeb ne souhaitait pas renouveler son contrat, mon grand-père a accepté de ne plus représenter Germaine Richier, qui se vendait très bien, condition posée par Giacometti à son arrivée à la galerie.
En 1950, il lui consacrait une première exposition et quelques années plus tard, le plaçait avec Miró au centre de sa fondation, en donnant son nom à la plus grande des salles et en lui dédiant la cour centrale.
Cette dernière accueille L’Homme qui marche, devenue la sculpture la plus chère au monde depuis qu’un exemplaire a atteint 104,3 M$ le 3 février 2010, chez Sotheby’s à Londres. Fruit en 1959 d’une commande de la Chase Manhattan Bank jamais finalisée, le projet est repris par Aimé Maeght pour sa fondation en cours de construction.
"J’étais dans la salle le jour de la vente, et j’étais bouleversée. Imaginez : cinquante ans après, le marché valide le choix de mon grand-père ! C’est quelqu’un qui, en réalité, ne prenait jamais de risques.
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Aimé savait toujours où il allait et faisait en sorte que le projet soit réalisable. Ce n’est pas un homme qui lançait une pièce pour regarder de quel côté elle allait tomber… jamais ! De plus, mes grands-parents étaient très complémentaires. Il verbalisait ses idées novatrices auprès de sa femme, et ils débattaient. "Je pense donc je suis", c’est bien… mais "j’exprime donc je sais", c’est encore mieux ! Ce qui pouvait être incompréhensible pour quelqu’un de l’extérieur l’était complètement par ma grand-mère et les artistes. Miró et mon grand-père ne se posaient pas de questions lorsqu’ils faisaient le Labyrinthe
Instinctivement, ils savent où ils allaient."
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Aussi bien l’aventure de la Galerie Maeght que celle de la fondation témoignent de la complicité qui unissait Aimé Maeght aux artistes qu’il défendait.
      
Dans l’ouvrage La Saga Maeght, paru en juillet dernier, Yoyo fait l’élégie de ses aïeuls, y compris « mémé Molleton », la grand-mère maternelle, qui, pendant un temps, éleva ses petites-filles dans l’Auvergne profonde.
 
La Saga Maeght retrace autant un formidable périple artistique qu’humain. "Mon grand-père était orphelin, et ma grand-mère était issue d’une famille cannoise de négociants alimentaires. Papy disait qu’il était un nouveau riche de l’art. Lorsque Jean-Louis a monté l’exposition "L’univers d’Aimé et Marguerite Maeght" à la fondation, c’était un palmarès artistique, mais sans un mot sur qui étaient mes grands-parents. J’ai fait ce livre car je ne voulais pas qu’ils tombent dans l’oubli."
C’est aussi le Saint-Paul-de-Vence insouciant des Trente Glorieuses qui revit, avec sa colonie d’artistes et des enfants dévalant ses rues… "C’était La Guerre des boutons ! Nous étions en complète liberté. Quand il pleuvait, les ruelles couvertes de galets se transformaient en torrents. On faisait des barrages, on s’asseyait dans l’eau… et on n’attrapait jamais froid !"
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Une foule d’anecdotes parcourent ces pages, comme ce jour où Simone Signoret, en route pour le Festival de Cannes, sauta en robe du soir dans la piscine de La Colombe d’or pour sauver la petite Isabelle qui se noyait. Mais cette liberté de l’enfance a un prix pour les trois petites Maeght, celui du désintérêt que leur portaient leurs parents. Sans leur faire de reproches, Yoyo constate leur égoïsme et s’amuse du sens de l’humour surréaliste de sa mère, qui, pendant des années, lui a fait croire qu’elle avait été trouvée sur les marches de Saint-Sulpice.
"À la maison, on avait interdiction de parler de mes grands-parents.
Papa et papy étaient fâchés à mort. Il y a des photographies de mon père lors de l’inauguration de la fondation, mais c’est tout. J’étais furieuse de l’entendre dire sur France Culture que la seule chose dont il se souvenait était le lendemain… Il raconte que mes grands-parents n’avaient pas pensé à recevoir le public et que Mamy avait sorti une chaise pour mettre des coups de tampon sur un carnet à souche de boucher, en faisant payer 5 francs l’entrée. C’est un scandale ! Le statut numéro un de la Fondation Maeght, c’est de recevoir du public. Josep Lluís Sert a prévu dès l’origine deux caisses. Le café, avec ses cinquante chaises de Diego Giacometti, a lui aussi toujours été là ! Et ne pas se souvenir de l’inauguration alors qu’il y avait Malraux, Miró, Montand, qui chantait du Prévert, sans oublier Ella Fitzgerald… Le mérite du succès de la fondation revient à Papy et Mamy, avec l’intelligence qu’ils ont eue d’être allés chercher Sert, Miró et Giacometti. Ils sont le ciment de tout cela. Ce qu’a dit mon père est très grave. Ma sœur Flo était en larmes. Elle m’a dit qu’heureusement, mon livre existait."
La fondation est née suite au décès de Bernard, le fils cadet d’Aimé et Marguerite, en 1953. Braque leur a conseillé de créer quelque chose de plus grand qu’eux. "Jamais ils n’ont utilisé le pathos de la mort de leur fils pour se faire plaindre. Les échos que j’ai d’eux sont toujours positifs. Ils portent sur la générosité de ma grand-mère, de mon grand-père aussi, avec ce côté solaire, sa confiance dans les gens. Il savait donner sa chance à chacun. J’ai cherché des failles, car je ne voulais pas n’être que béate d’admiration. Il a plein de défauts – trompant notamment ma grand-mère et s’affichant ouvertement avec Marcelle – mais je n’ai eu aucune déception."
Ses projets ? "Je veux faire une édition américaine, en enlevant toute la fin, les Américains ne connaissant pas nos histoires de famille. Je vais en revanche davantage développer les relations de mon grand-père avec les États-Unis, qui ont été beaucoup plus importantes que ce que je dis dans mon livre. Il comprend que le marché va basculer là-bas et que tout seul, il ne pourra le conquérir. Il s’associe alors avec Pierre Matisse, avec lequel il partage les contrats Miró et Giacometti, tandis que celui de Calder est partagé avec la Perls Gallery. Le grand collectionneur David Nasher a acheté sa première sculpture à mon grand-père. Tous les jours, je me balade dans cette histoire, sans nostalgie… C’est un bonheur. Je suis optimiste !"

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