Souvenirs - Inauguration de la Fondation Maeght

Inauguration de la Fondation Maeght, à gauche, mon grand-père, puis André Malraux et Marc Chagall encerclés de photographes et journalistes.
Extrait de La Saga Maeght : "Le soir de l'inauguration, Chagall interviewé dira, ému : « Seul Aimé Maeght pouvait faire cela. »
La Fondation devient, pour le travailleur acharné qu'est Miró, une source d'inspiration fantastique, comme l'abondante correspondance entre lui et Papy en témoigne. « Cher Aimé, Chère Guiguite, écrit-il en décembre 1965, vous adressant mes meilleurs vœux pour Noël et pour le nouvel An, je fais en même temps mes vœux les plus profonds pour la gloire de la Fondation. Que cette glorieuse entreprise de conquérant sillonne une nouvelle étape et soit l'aurore d'une mentalité libre de vieux préjugés. Je travaille avec plus d'ardeur que jamais, en pensant à ce qui me reste à faire encore à Saint-Paul. Je vous embrasse de tout cœur, Joan. »
Pourtant, quel pari risqué pour Papy. Comment, loin de la capitale, loin de l'intellectualisme parisien, sur cette colline quasi inaccessible, oui, comment va-t-il attirer les foules ? Hors de question de se consacrer aux grands maîtres classiques. Tout comme dans son aventure avec la galerie, ce qu'il veut, ce qu'il espère, c'est faire découvrir de nouveaux artistes et notamment Tàpies, Kelly, Chillida ou Alechinsky, alors totalement inconnus. Il sait aussi que les amateurs d'art boudent encore des artistes comme Calder, Bram Van Velde, Ubac. Même les œuvres de Giacometti restent confidentielles. Avec la Fondation, il veut les imposer au regard de tous.

Inauguration de la Fondation Maeght le 28 juillet 1964.
Tandis qu'André Malraux regarde les objectifs des photographes, Aimé et Marguerite Maeght couvent des yeux leurs petites-filles Florence (qui tient le coussin sur lequel la clef de la Fondation est posée) et Yoyo.

Lors du somptueux dîner donné dans la cour Giacometti, Aimé Maeght, entouré de ses plus fidèles soutiens, les artistes, se lève et prononce quelques mots, Malraux lui répond ainsi :

Je voudrais essayer de bien préciser au-delà de tous les services que vous avez rendus au pays par votre vie entière – car tout ceci est la fin d'une vie, non pas une sorte d'accident – je voudrais essayer de préciser en quoi ceci me paraît tout autre chose qu'une fondation et, si vous le permettez, en quoi cette soirée a peut-être un caractère historique [...].

Vous venez de tenter ici, par le fait que vous avez tenté de résumer probablement la suite des amours d'une vie, par le fait que les peintres qui sont là se trouvent être tous, à quelque degré, ou bien des poètes ou bien des hommes qui expriment puissamment la poésie de notre temps, vous avez tenté de faire quelque chose qui n'est en aucune façon un palais, en aucune façon un lieu de décor et, disons-le tout de suite, parce que le malentendu va croître et embellir, en aucune façon un musée. Ceci n'est pas un musée.

Lorsque nous regardions tout à l'heure le morceau de jardin où sont les Miró, il se passait la même chose que lorsque nous regardions la salle où étaient les Chagall. Ces petites cornes que Miró réinvente avec leur incroyable puissance onirique sont en train de créer dans votre jardin avec la nature au sens des arbres, un rapport qui n'a jamais été créé.

Quand nous parlons de fondation, la plus célèbre Américaine, c'est-à-dire Barnes, si elle était ici, elle n'aurait aucun rapport avec ce que vous avez fait, elle serait en arrière de cinquante ans, car admirable comme elle est, elle est un musée. Mais, ici est tenté, avec un résultat que nous n'avons pas à juger et qui appartient à la postérité, est tenté quelque chose qu'on n'a jamais tenté : créer l'univers, créer instinctivement et par l'amour, l'univers dans lequel l'art moderne pourrait trouver à la fois sa place et cet arrière-monde qui s'est appelé jadis le surnaturel [...].

Madame, Monsieur, je lève mon verre à celui qui, plus tard, lorsque au lieu qui fut Paris s'inclineront les gens murmurants et penchés, ayant écrit «ici la peinture poussa entre les pavés» viendra ici et dira «ce rapport qui est maintenant notre rapport avec la vie et qui est né de la peinture, il est peut-être obscurément né cette nuit». Et lorsque ceci n'existera plus, alors l'homme auquel je lève mon verre fera une petite inscription : «Il s'est peut-être passé ici quelque chose de l'esprit.»

Quel moment !
Ella Fitzgerald chante à la Fondation Maeght aux côtés d'une sculpture d'Alberto Giacometti.
Je décris ainsi cette soirée dans "La Saga Maeght".
"Aujourd'hui, ce 28 juillet 1964, c'est le grand jour de l'inauguration. Une soirée féerique est prévue. Ella Fitzgerald et Montand vont chanter. Mamy, dans sa vaporeuse robe longue, est nerveuse, elle va, vient, rectifie, se soucie de tous les détails. Les employés sont passés en revue, elle n'hésite pas à recoudre elle-même un pli de tunique de celle-ci, à remettre une mèche rebelle dans le chignon de celle-là. Même les chiens sont inspectés, Mamy veille à ce qu'ils soient longuement brossés car ils seront, bien sûr, de la fête. Elle contrôle tout : ces fleurs-là sont écartées, trop odorantes, ce nymphéa fané doit être enlevé du bassin de l'entrée, le gravier des allées doit être soigneusement ratissé. Elle examine aussi les abords car, pour accéder à la Fondation il n'y a qu'un fin ruban de goudron qui serpente dans les bois depuis le village, même la petite route est balayée. Chaque invité est muni d'un laissez-passer. Les gendarmes tentent de canaliser les grosses limousines et les berlines des personnalités officielles qui encombrent les environs, les voitures de la presse gênent tandis que les camionnettes des derniers ouvriers croisent les arrivants.
Nous, les enfants, n'avons pas conscience de ce désordre. Nous vivons là, sur la colline, dans la maison que Sert a dessinée. Nous voilà, les trois p'tites Maeght, habillées à l'identique, trois petites filles modèles. Les longs cheveux de Flo, comme les miens, sont disciplinés dans de beaux chignons, la frange d'Isa est rectifiée au cheveu près, on rigole avec les enfants des artistes. Comme d'habitude, les p'tites Roux sont avec nous, on chahute gaiement. À la demande de Mamy, on attrape les grenouilles trop bruyantes qui pourraient, un peu plus tard, gêner « The First Lady of Jazz ». Tout à coup, le sourire de Flo se crispe, je me retourne, pourquoi tous ces gendarmes, tous ces militaires en uniformes ? Ils s'avancent au milieu d'invités divinement habillés, le smoking est de rigueur et les robes longues encore plus belles que dans les magazines. Seul le jardin d'entrée est accessible. Papy, souriant, radieux, nous réunit toutes les trois devant lui, face à André Malraux. Là sur un coussin rouge, est posée une clé en or. Flo tend le précieux présent à Malraux, d'un tour de clef, il ouvre la Fondation. Les flashs crépitent, la foule se précipite, Papy ne lâche pas ma main. Je comprends alors que ce n'est pas notre nouvelle maison que nous célébrons ce soir, mais la maison de tous."

Quelques minutes avant l'inauguration de la Fondation Maeght, le 28 juillet 1964, Alberto Giacometti et Josep Lluis Sert, architecte de la Fondation, discutent dans la Cour Giacometti, devant le bronze "Grande tête de Diego". (Diego étant le frère d'Alberto). Au fond, on aperçoit les bronzes "Femmes de Venise".
Cette cour deviendra un des éléments de la Fondation connus mondialement.