Maeght, la fondation d’une œuvre

Ce 28 juillet 1964, c’est l’effervescence sur les collines de Saint-Paul-de-Vence. Aimé Maeght, originaire d’Hazebrouck, inaugure avec sa femme, Marguerite, leur fondation d’art moderne. Un projet né du deuil de leur plus jeune fils. L’œuvre d’une vie, vue par 200 000 personnes chaque année.

PAR SOPHIE LEROY
endireplus@lavoixdunord.fr
Maeght, la fondation d’une œuvre
Malraux (à droite), en 1964 : ici, « vous avez tenté de faire quelque chose qui n’est en aucune façon un palais, en aucune façon un lieu de décor et en aucune façon un musée ». PHOTO ARCHIVES ET « LA VOIX »

fondation maeght presse

La soirée a été soignée dans le moindre détail, comme chaque inauguration des Maeght. Pour l’occasion, Ella Fitzgerald et Yves Montand, voisins de Saint-Paul de-Vence, sont invités à chanter. Tous les artistes-amis sont là : Miró, Chagall, Giacometti, Calder… Malraux, ministre de la Culture. Ne manquent que Braque et Léger, trop tôt disparus, pourtant à l’initiative du lieu.

1953, Aimé et Marguerite Maeght ont perdu leur plus jeune fils de 11 ans, Bernard, d’une leucémie. « Peut-être la plus grosse peine que j’ai eue de ma vie. La seule peut-être », confie, avec pudeur, Aimé Maeght, dans l’émission « L’homme en question ».

Aimé et Marguerite se sont réfugiés à Saint-Paul-de-Vence où ils ont acheté des terres quelques années auparavant. Terres d’accueil des amis. « Braque et Léger passent un mois avec moi pour essayer de me consoler. Un jour, Braque, devant mon mutisme, me dit : “Il faut faire quelque chose qui vous dépasse. Vous avez un lieu magnifique ici, pourquoi ne feriez-vous pas un lieu où l’on pourrait exposer nos peintures et nos sculptures ?” » Et Léger de rebondir : « Ça, c’est une idée. Moi, j’arrive avec ma barbouille, mon ami, je vous en fous par tout. » L’idée de la fondation est née. Et se construit autour de la découverte des ruines d’une chapelle du XIIe siècle… La chapelle Saint-Bernard.

Les plus fidèles amis des Maeght y œuvrent : sculptures de Miró en pleine nature, vitraux de Braque et Ubac, autour de l’architecture de Josep Lluís Sert. Artistes et artisans, Maeght est de ceux-là. Le marchand d’art a commencé comme dessinateur-lithographe. Aimé a 8 ans quand la Première Guerre mondiale éclate. Son père, ingénieur aux chemins de fer, disparaît dans l’explosion de la gare d’Hazebrouck. La Croix-Rouge évacue la famille près de Nîmes. « Comme pupille de la nation, on exigeait que j’apprenne un métier, alors j’ai choisi un métier en rapport avec ce que j’aimais : la lithographie. Mon grand-père m’avait appris à dessiner à 6 ans, j’ai toujours dessiné. » Bon élève, il gagne le droit de s’inscrire aux Beaux-Arts de Nîmes. Le lithographe tente les matières, les procédés, les volumes. Épris d’indépendance, explique-t-il, il crée sa première affaire en 1932, à Cannes, avec Marguerite, rencontrée dans une chorale. Elle avait 17 ans. « C’est pour l’épater que papy se lancera dans d’ambitieux projets », retrace Yoyo Maeght, l’une de leurs petites filles. (1) « Sans Marguerite Maeght, je ne serais peut-être pas (…) C’est elle qui m’a remis en question tous les jours. »

Fille de commerçants, c’est elle qui le guide vers le métier de marchand d’art : « Comme tout artiste, j’étais même un peu l’ennemi de la commercialisation de l’œuvre d’art. » Son premier tableau vendu est un Bonnard. La première des rencontres déterminantes. Avant Matisse, pendant la Seconde Guerre mondiale. Le peintre a trouvé un refuge, dans l’arrière-pays niçois, à la famille Maeght. Aimé, toujours nordiste sur ses papiers, a profité d’un laissez-passer pour ramener de Paris des œuvres qu’il cache pour les propriétaires. Et a imprimé des tracts de la Résistance.

Matisse peint Marguerite, devient ami du couple et leur donne l’idée d’ouvrir leur galerie à Paris. Matisse l’inaugure en décembre 1945. La saga Maeght ne fait que commencer. Autour de deux idées : « Toute ma vie, j’ai recherché dans l’art l’œuvre qui pourrait correspondre à l’art de notre temps » ; recherchant aussi, avec la lithographie, « la démocratisation des œuvres ». Maeght a fait le calcul : après la guerre, 12 millions de murs sont à reconstruire : « On ne pourra pas continuer à accrocher le calendrier des postes ! »

« Mon grand-père était un passeur », résume Yoyo Maeght. En juillet 1964, elle a 5 ans et demi. Elle est là dans sa robe soignée.

  1. « La saga Maeght », R.-Laffont, 21,50 € dédicacé par Yoyo Maeght.

 

27 avril 1906. Naissance d’Aimé Maeght à Hazebrouck. Il est l’aîné de quatre enfants.
1916. La famille s’installe à Nîmes. Entreprend des études de dessinateur-lithographe.
1920. Cours au musée des Beaux-Arts et au conservatoire.
1926. S’installe à Cannes. Y rencontre Marguerite. Ils auront deux fils : Adrien et Bernard.
1930. Premier atelier de gravure.
1936. Rencontre Pierre Bonnard.
1945. Ouverture de la première galerie Maeght à Paris.
1953. Mort de Bernard.
1964. Ouverture de la fondation.
1970 et 1975. Ouvertures de galeries à Zürich et Barcelone.
5 septembre 1981. Décès d’Aimé, quatre ans après sa femme.

 

« Ce qui m’intéresse, c’est l’aventure de demain, cette aventure de création » Aimé Maeght