Yoyo jouait avec des géants de l’art

Son enfance, la benjamine des Maeght l’a vécue entourée de Mirò et de Chagall. Elle conte les réussites et les déchirures d’une dynastie et de sa Fondation à Saint-Paul-de-Vence.

 

Florence Millioud Henriques

Yoyo jouait avec des géants de l’art 24 heures suisse

Légende photo (à dr.) : Dynastie Les photos de famille sont rares. Fous de leurs petites-filles, les grands-parents Aimé et Marguerite Maeght (à g. en 1956) voyaient rarement leur belle-fille Paule (à dr.) et leur fils Adrien. DR.

 

La vie en rose de la jeunesse dorée de Saint-Germain-des Prés a mauvais goût, très mauvais goût au début de La saga Maeght, récit dans l’intimité d’une famille. Issue de ce sang d’audacieux pionniers, d’accélérateurs de talents (Braque, Duchamp, Miró), d’aventuriers du marché de l’art, l’auteur débute par la mauvaise blague balancée par ses parents à sa naissance. Trop «laide» pour être une Maeght, ils la présentent comme une enfant trouvée. Salement acidulé, ce bonbon, Yoyo Maeght l’a sucé toute son enfance, ravalé toute son adolescence.

Un demi-siècle plus tard, la Fondation Maeght et le plus célèbre de ses gardes du corps – L’homme qui marche de Giacometti – accueillent plus de 200 000 visiteurs par année sur la colline de Saint Paul-de-Vence. Mais rien ne va plus chez les héritiers. On se déchire. On se poursuit en justice. Isolée, Yoyo Maeght a claqué la porte de cette guerre des clans et a choisi de prendre la plume pour rattraper le passé et l’extraordinaire destin de Marguerite et Aimé, les grands-parents.

Cet homme «du présent et de l’avenir», son «papy», son pilier, son cordon ombilical, elle le raconte dans l’intimité. Dans celle de Bonnard, aussi. C’est le premier à lui avoir fait confiance. De Chagall, le voisin, de Matisse, de Calder, de Giacometti ou de Miró. Tous, elle les fait revivre hors de l’atelier, dans les vernissages, en famille. Des peoples? Peut-être… Presque… Au point de pervertir le regard, de brouiller les niveaux de lecture, de voir l’artiste avant l’œuvre, de penser à sa vie avant de recevoir ses émotions? «Jamais, insiste Yoyo Maeght. Et je dis merci Mirò! C’est lui qui m’a appris à voir les fleurs dans le jardin avant celles des livres. L’œuvre doit se suffire à elle-même, mais l’intimité de l’acte créateur peut compléter la vision. »

L’épopée Maeght s’est nourrie de cette communion, de cette confiance des uns envers les autres, c’est même elle qui a signé l’acte de naissance de la Fondation de Saint-Paul-de-Vence. Marguerite et Aimé venaient de perdre un fils, Braque les a forcés à réagir: «La mort de Bernard, c’est votre échec. Nous, on ne se risque pas à toucher à la vie. Pourquoi ne feriez-vous pas un lieu pour nous ici? Un lieu qui vous dépasse.» Ce lien fusionnel, tissé dans l’intimité, qui a permis aux artistes comme à ses grands-parents de se surpasser et de réaliser une œuvre commune. Yoyo Maeght en est convaincue: «Aujourd’hui, on dote les musées d’architectures extraordinaires, comme le Guggenheim de Bilbao par exemple, mais on est dans un art de commande et il manque une dimension. Avant, c’est l’intimité qui guidait l’art.»

Tournée vers l’avenir

Tempi passati? Traquer une pointe de nostalgie dans la voix de Yoyo Maeght, 55 ans, serait vain. Professeur, éditrice et commissaire d’exposition, elle regarde droit dans les yeux une scène contemporaine aussi diffuse que globalisée: «Même si le modèle existe encore, je pense que la galerie d’art telle que la concevait mon grand-père est obsolète, et j’ai hâte que la jeune génération en invente un nouveau. Il faut des solutions pour les artistes qui ont besoin de produire de grandes dimensions, pour les architectes dont on considère les œuvres mais pas l’acte de création. Il faut aussi, poursuit-elle, répondre à l’extraordinaire ruée vers l’art. Ça fait cinquante ans que la Fondation Maeght est ouverte sept jours sur sept. Les musées français sont en train d’y penser…»

La saga Maeght Yoyo Maeght Ed. Robert Laffont, 330 p. dédicacé par Yoyo Maeght.

« J’attends chaque été le retour de Mirò »

« J‘attends chaque été le retour de Mirò à Saint-Paul, je me languis de son regard taquin, des longs moments passés avec lui dans le jardin de la Fondation ou dans les ateliers de gravures mais surtout dans nos rêves.

« A la mort de Braque, j’ai quatre ans et demi; la France offre des funérailles nationales à son peintre préféré. C’est l’un de mes seuls souvenirs de mon père et mon grand-père ensemble, pleurant de concert la disparition du grand homme. »

« J‘ai quatorze ans le jour de l’inauguration de la Fondation, je découvre que mon grand-père a un rôle dans le monde de l’art, auparavant, je pensais seulement qu’il vivait entouré de ce qu’il aimait. »