Kuroda - Mythologie Kuroda par Pascal Quignard

Sujet emblématique de l'œuvre d'Aki Kuroda, le taureau ou Minotaure.

Minosideral jaune vert
Kuroda 111615, Minotaure, 2016/2019 - 180 cm

C’est par la revue Minotaure que, dans son enfance, Aki Kuroda découvre les artistes surréalistes. Mais le Minotaure d’Aki s’est échappé du Labyrinthe, tel un taureau dans l’arène, il bouscule l’œuvre dans la quotidienneté de l’atelier.

 

Kuroda 14574, Minotaure, 2005 - 300 x 200 cm
Aki Kuroda amalgame les mythologies, l’astrophysique et l’espace temps, mêlant passé, présent et futur. Ainsi croise-t-on dans son œuvre le Taureau qui donne naissance au Minotaure qui se tapit dans le labyrinthe. Pour l’atteindre et s’échapper du labyrinthe, Ariane nous guide, son fil court dans l’atelier comme dans les expositions ou les performances d’Aki. Dans sa propre mythologie, Aki cherche-t-il à retrouver ce fil d’Ariane ? Celui qui le libérera de son dédale.

 

 

Kuroda

Le labyrinthe, c’est la peinture, moi, vous… Il  y  a aussi plusieurs figures avec toujours les mêmes ombres portées. Et de nombreux animaux, des monstres. Bien sûr, il y a aussi les bulles. Ce sont des sphères parfaites dans le chaos, et autour des sphères, d’autres bulles, de savon, cette fois imparfaites, comme de la gélatine. Et en même temps, c’est l’univers, la terre. On peut voir encore des poissons qui sautent. Et encore des plantes vertes qui sortent de la ville.
Aki Kuroda.

 15207 Minocity, 2006, 270 x 320 CMKuroda 15207, Minocity, 2006 - 270 x 320 cm

Kuroda MinosidéralKuroda 14114, Minosidéral, 2005 - 100 cm

 

En 1990, Aki Kuroda et Pascal Quignard se retrouvent sur le sujet du Minotaure et du Taureau, découlent une série de grandes peintures et le texte de Pascal Quignard, ci-dessous.

Aki Kuroda et Pascal Quignard, chez Yoyo Maeght, 1990.

Taureau

par Pascal Quignard

I.            Le monde fut une éponge complètement noire. Elle absorba la lune et le soleil. Minos était le fils d’Europe.

            Minos reçut l’île des mains du dieu de la mer. Puis Poséidon lui concéda la royauté sur toute la surface de la mer en lui envoyant un taureau, à la condition que Minos le sacrifiât dès que l’animal aurait posé le pied sur la terre de l’île. Le taureau était si beau, ses cuisses si puissantes, ses sabots si noirs, ses génitoires si rondes que Minos ne se résolut pas à le tuer. Minos dit :

            « Dans mon île, je veux faire une île plus petite où j’abriterai le taureau. »

            Quand la nuit tomba, soudain les cornes de la lune réapparurent. C’est ainsi que le roi Minos inventa le jardin.

II.            Alors le roi de la mer épousa la fille du soleil. Elle avait de longs cheveux noirs. Elle s’appelait Pasiphaé. Minos se rendit au sanctuaire avec Pasiphaé. Dans ce temps-là les hommes et les femmes ne s’entendaient pas car ils n’avaient pas d’oreilles. Aussi le roi de la mer s’agenouilla-t-il sur le pavement noir du sanctuaire à l’entrée du jardin. Il écrivit avec un morceau de craie à l’adresse de la fille du soleil :

            « Y a-t-il une ombre plus profonde que celle sur laquelle s’ouvrent les jambes de la fille du soleil et que tes pieds piétinent sur le pavement ? »

            Pasiphaé prit la craie entre les doigts de son époux et inscrivit sur le sol :

            « D’abord il y a la nuit. Ensuite la peau des betteraves. Après il y a mes cheveux. Enfin les sabots des taureaux. »

            Mais, tandis que son épouse était en train d’écrire sur pavement le mot « sabot de taureau », le roi l’avait prise violemment par derrière et la perça.

III.            Le roi de la mer aimait tout ce qu’il voyait qui avait une apparence humaine et vivante. Il sodomisa Ganymède. Britomartis se jeta dans la mer plutôt que de lui céder. Thésée le reçut dans sa bouche. Périboea s’asseyait sur lui quand il bandait dans son sommeil. « Thalamos taciturna intrat. » (Elle pénètre en silence dans la chambre.) L’épouse regarde avec chagrin l’époux qui fait l’amour. Puis elle repart.

            Un jour Pasiphaé se plaignit à son époux qu’il lui paraissait qu’il manquait d’amour. Elle l’emmena au sanctuaire qui bornait le jardin. Pasiphaé s’accroupit dans sa robe et nota sur le pavement devant le dieu :

            « Étant ton épouse, je souhaite être la seule à refermer mes jambes sur ton dos. »

            Quand elle se fut redressée le roi la gifla. Elle tomba. Minos regarda Pasiphaé qui était tombée par terre et la considéra avec tristesse. Puis il fléchit le genou et écrivit :

            « Je forme le vœu de sentir longtemps des choses dont j’aurais à rougir. »

            La joue de la fille du soleil était rouge. Elle se frotta la joue tout en regardant son mari longuement à son tour. Puis elle mit ses deux genoux sur le marbre noir devant lui et nota :

            « Je n’ai pas encore vu le visage de ce que j’aime. »

IV.            Dès que le soleil montait dans le ciel, la fille du soleil avait l’habitude de se rendre au jardin. D’abord elle aima le jardin. Puis elle aima le taureau. Enfin elle aima ses parties génitales. Les cheveux de Pasiphaé étaient aussi noirs que les soies et les couilles du taureau divin. Après que son époux l’eut giflée, Pasiphaé décida de ne plus se rendre dans la chambre du roi. Elle s’installa dans le jardin. Pasiphaé était touchée par le regard de la bête. Elle caressait ses cornes. Elle frottait l’arrière-train du taureau. Quand elle se sentait trop seule, elle prenait dans sa main la verge lourde et rose. Puis elle soupesait les bourses si douces de la bête divine et elle les pressait l’une contre l’autre avec beaucoup de douceur.

            Une nuit elle se glissa sous le ventre de la bête et, s’agrippant aux soies de l’animal, introduisit la verge en elle. Elle conçut un fils et le roi Minos eut honte en découvrant son visage : il avait le corps d’un homme et la tête d’un taureau. Le roi dit qu’il éprouvait de l’horreur mais pas de l’étonnement. « Je crois que ma mère aussi aima un taureau », déclara-t-il. Comme l’enfant monstrueux était le petit-fils du dieu qui lui avait donné l’île pour terre et la mer pour royaume, le roi Minos n’osa pas le mettre à mort. Mais il désira le cacher. Il dit :

            « Dans mon jardin, je veux un jardin caché où j’abriterai ton fils. »

V.            Le roi fit venir d’Athènes l’architecte Daedalos. Il lui demanda de construire un jardin qui pût cacher un monstre sans que personne le sût. Daedalos composa un jardin de détours et de sentiers. Le réseau de sentiers était si enchevêtré qu’il était impossible à tout autre qu’à celui qui l’avait conçu de retrouver son chemin. « Turbatque notas et lumina flexum ducit in errorem variarum ambage viarum » (Et il brouille les points de repère des différentes voies ; puis il induit le regard en erreur par leurs sinuosités ambiguës.) Le roi de Crète confia à l’architecte athénien le fils de Pasiphaé. L’architecte entra dans le jardin et abandonna l’enfant au centre du lieu incertain. « Vixque ipse reverti ad limen potuit, tanta est fallacia tecti » (Et ce fut à peine s’il put revenir sur le seuil, tant l’édifice était trompeur.) Cela fait, le roi se tourna vers l’architecte et lui dit :

            « C’est l’univers. »

            Daedalos ne comprenait pas ce que Minos disait faute qu’il eût des oreilles pour entendre résonner les phrases que les lèvres du roi prononçaient. Sur le tronc d’un figuier qui se trouvait près de lui, l’architecte prit une limace jaune et regarda le roi avec inquiétude.

VI.            Minos fit sortir Daedalos du jardin et, le tenant par la manche de sa tunique, l’amena dans le sanctuaire. Le roi se pencha sur le pavement et écrivit :

            « Ce jardin dans ce jardin est un labyrinthe.

            Il faut que tu m’en donnes la clé. »

            Le visage de l’architecte s’éclaira. Il se pencha et nota à son tour sur le marbre noir.

            « Il n’y a pas de clé parce que tu m’as demandé de le faire pour se perdre.

            – Tes sentiers mis bout à bout pourraient égarer les dieux, rétorqua le roi. Et moi, je ne veux pas me perdre dans mon propre jardin. Ou tu me donnes la clé de mon jardin ou je te fais jeter du haut du rocher dans la mer. »

            L’architecte répondit en notant les caractères grecs avec la craie sur le sol :  « Les chemins qui te paraîtront les plus beaux et les plus longs sont ceux qui n’aboutissent pas. Telle est la clé de mon labyrinthe. »

VII.            Le roi de la mer fit semblant de se satisfaire de la réponse de l’architecte. Il fit une fête dans le sanctuaire pour remercier Daedalos. Minos fit présent à l’architecte d’un panier de coquillages remplis de la pourpre pour peindre. Il lui donna aussi une éponge que le pêcheur avait pêchée en même temps. Daedalos saisit l’éponge vivante et la passa sur le pavement sur l’ombre du roi de la mer mais l’ombre du roi persista sur le sol. Le roi regarda son ombre à ses pieds. Il s’adressa à son ombre. Il lui dit :

            « Les femmes et les hommes contribuent aux souffrances des uns et des autres. Je n’en ai jamais vu mourir qui fussent réconciliés. Et les éponges des yeux, si on les appelait des mouchoirs ? »

            Faute de pouvoir entendre ce que disait Minos, l’architecte posa la limace jaune sur le pavement noir. Il la plaça à la limite de l’ombre du roi. La limace se détourna de l’ombre et avança lentement en laissant derrière elle une pellicule brillante. L’architecte grec écrivit sous la trace de la limace :

            « J’aimerais dessiner comme les limaces jettent leur trace brillante derrière elles. »

            Le roi saisit la limace, la regarda et la mangea.

            Daedalos se baissa soudain et effaça avec l’éponge la trace luisante que le corps de l’animal avait laissée.

            Daedalos réfléchit. Puis il posa ses deux genoux sur le pavement glacé et il nota :

            « J’aimerais dessiner comme les éponges effacent les dessins. »

            La tête de l’architecte était penchée en avant sur le pavement. Voyant cela, le roi prit par le cou l’architecte et frappa sa tête contre le pavement en criant :

            « Me diras-tu oui ou non le secret de ton jardin ? »

            Mais Daedalos ne comprenait pas ce que la bouche du roi disait. L’architecte avait le front ouvert, les yeux vides. Un filet de sang coula le long de son nez et gagna sa bouche.

VIII.            Comme l’architecte ne pouvait pas entendre ce que le roi lui demandait, Minos prit la tête en sang de Daedalos et il creusa sur chaque côté de la tête un petit labyrinthe.

            Minos dit :

            « Les hommes aussi auront une île en eux où ils abriteront leur secret. »

            Avec la chair qu’il avait prélevée sur les côtés du visage il fit une boulette de viande. Daedalos hurlait en tenant sa tête à deux mains. Minos déposa la farine sur le pavement de marbre noir et versa par-dessus de l’eau tiède. Il mélangea d’abord l’eau et la farine et pétrit le tout d’une main sans faiblesse. Quand la pâte liquide eut commencé à prendre sa consistance, il y introduisit la boulette de viande et ajouta une pincée de sel. Puis il amincit la pâte pétrie et l’élargit sous ses paumes en lui donnant une forme circulaire. Alors il découpa des figures de jardin qu’il porta alors au foyer, les recouvrit de tuiles et entassa des braises par-dessus.

            Au bout d’une heure il retira les pavillons des oreilles du foyer. Il plaça les deux petits pavillons de pâte cuite autour du visage de l’architecte, au bord de ses mâchoires, à hauteur de ses joues, sous ses cheveux noirs. Ayant fait ainsi, le roi de la mer murmura dans le creux de l’oreille de l’architecte :

            « Tu m’entends ?  »

            L’architecte fit signe que oui.

            Le roi Minos dit :

            « J’ai fait ce trou de l’oreille là où il y avait la vieille branchie des fils du dieu de la mer. Voilà comment j’ai fait : derrière le pavillon, j’ai mis ton labyrinthe. Maintenant dis-moi, le fond de ton labyrinthe, si on l’appelait la musique ? »

            Daedalos regarda Minos avec un air effrayé. Minos dit sur un ton normal :

            « D’abord l’île est une cache, le jardin est une cache, l’âme humaine est une cache. Ensuite l’univers est une cache, la mer est une cache, le taureau de la lune est une cache. Ce qu’ils cachent est le secret. »

            L’architecte regarda Minos avec stupeur. Il ouvrit la bouche. Mais il se tut. Puis, les joues couvertes de larmes, il dit à l’adresse du roi :

            « Je comprends ce que le roi a voulu faire avec mon labyrinthe mais que veut dire oreille ?

Kuroda minotaureKuroda 111623, Minotaure, 2005 - 150 x 150 cm